Historique clap de fin pour le XXIe festival en mai 1968. Il renaîtra un an plus tard, sous une autre forme... : DR « Le festival revivra-t-il ? » Un abîme de perplexité et d'angoisse saisit, le dimanche 19 mai 1968 à midi, Robert Fabre Le Bret déclarant, un peu dans la panique, « close la XXIe édition du festival international du film ». Pour son délégué général « un moment de grande détresse » (1).
Mais on connaît la suite : Cannes est restée la capitale printanière et mondiale du cinéma. Reste que les séquences enregistrées alors méritent de figurer dans une anthologie festivalière.
Et d'ailleurs, 40 ans plus tard, Cannes 2008 revisitant cette histoire si singulière s'apprête à projeter quelques-uns des longs métrages annulés cette année-là. Notamment Pepermint Frappé, le film par lequel le scandale arriva. Son auteur, le réalisateur espagnol Carlos Saura sera du casting sur la Croisette. Mais à voir aussi 24 heures de la vie d'une femme de Dominique Delouche, Je t'aime, je t'aime d'Alain Resnais, 13 jours en France de Claude Lelouch, etc.
Autant en emporte... le vent de mai
Tout commence pourtant bien le 10 mai 1968, la nuit même des barricades parisiennes. La vedette d'une soirée de gala présidée par la princesse Grâce de Monaco ? Un chef-d'oeuvre réhabilité : Autant en emporte le vent. Titre prophétique ? Surtout que suit le lendemain Au feu les pompiers du Tchèque Milos Forman. Le vent de la contestation et le feu des passions vont tout emporter, de fait.
Important flash-back : déjà, en février 1968, les événements de la cinémathèque de Paris ont enflammé le monde du 7e Art. Alors, quand du Quartier Latin partent les secousses que l'on sait, l'incendie gagne peu à peu la Croisette.
Avec des scènes et des répliques dignes, bien sûr... du cinéma. Jean-Louis Bory, éminent critique recevant une délégation d'étudiants niçois dénonce « l'ennui funèbre d'un gala commémoratif poussiéreux ». Le 13 mai, l'association française de la critique pétitionne. Les étudiants de l'IDHEC, depuis Paris, en appellent à l'arrêt immédiat des projections. Partout, les tournages en cours s'interrompent.
Jean-Luc, François, Carlos et les autres
A 10 heures, le 18 mai, Louis Malle, François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Berri, l'Azuréen Jean-Gabriel Albicocco mais aussi deux maîtres venus de l'Est, Roman Polanski et Milos Forman, font irruption dans le Vieux Palais. Godard a le sens de la formule détournée : « Nous avons conquis en 30 secondes le Palais des Festivals et n'en sortirons que par la force des esquimaux Gervais. » Drôle d'entr'acte. De quoi... glacer une partie de l'assistance frustrée d'une projection qu'on lui enlève. Truffaut enchaîne : « Tout ce qui est un peu digne ou important s'arrête en France. » Dialogue de sourds avec une partie de la salle. Entre cinéastes contestataires et invités, on est à deux doigts de la bagarre généralisée. Godard à nouveau s'écrie : « Barricades ! » Avec les fauteuils ? Truffaut, plus solennel : « Le sang coule à Paris, il est impensable de continuer. » Vacarme. Ambiance vite survoltée. Godard encore : « Les étudiants se font casser la figure par les CRS, je vous parle de solidarité et vous me répondez travellings et gros plans. » Alors Carlos Saura et sa femme, héroïne de son film, Géraldine Chaplin, s'accrochent au rideau maintenu fermé. Truffaut s'emporte : « L'image me passera sur le corps mais je ne céderai pas. »
Rebelote à la séance de 15 heures. Où Robert Favre le Bret gronde : « Les réalisateurs français n'ont pas le droit d'imposer leurs idées. » Court suspense quant à une possible projection. Les opposants font bloc. Violente bousculade. Gifle par ci à Godard, placage au sol par là pour Truffaut. Mais la Nouvelle vague ne reflue pas. Les réalisateurs étrangers, dans l'ensemble, lui apportent leur soutien.
Nouveau scénario
Sollicitée, la mairie de Cannes s'avoue impuissante. La peur de casseurs venus d'ailleurs rajoute à la tension. Palabres. Echec des négociations. Et historique clap de fin pour le XXIe festival. C'est à Paris, désormais, que des Etats généraux auscultent et « soignent » le cinéma. Les polémiques persistent cependant à Cannes. Loin des cocktails Molotov mais autour de bons « drinks » François Chalais, moqueur, tance « ceux qui croient faire une révolution en renversant une table chargée de petits fours ». Fut-ce à l'Eden Roc, Claude Berri et Milos Forman évoquent, au contraire, « un esprit de résistance ». L'anecdotique ne saurait cacher, in fine, le symbolique. Dès 1969, le festival de Cannes renaît sous une autre forme. La Quinzaine des Réalisateurs devient synonyme d'école de liberté. Manifestation d'Etat jusqu'alors, le FIF s'émancipera peu à peu de cette tutelle. La censure cinématographique, caractérisée ou feutrée, disparaîtra. Autres temps, autres mentalités. Même si people et surtout, plus tard, télévision façonneront à leur tour une image festivalière et cannoise sans doute aux antipodes du scénario premier de 1968.
1. Cet article doit beaucoup au livre de Loredana Latil sur l'histoire du festival de Cannes.
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